
Une vie
René Benjamin brosse à grands traits, la carrière d'un avocat. Un texte célèbre qui démystifie la carrière.
UNE VIE
A vingt-cinq ans, un jeune bomme arrive au barreau, la tête encore remuée par sa vie d'étudiant et, pour lui, le boulevard du Palais n'est que le prolongement du boulevard Saint Michel.
Il aborde sa profession comme si elle était une vocation. Grisé d'ambitions imprécises, ayant peut-être lu quelques plaidoiries d'ainés célébres, il prend la barre pour un tremplin. Il rêve de conquérir ce monde inconnu, mais bruyant, d'où, il le sait bien, les destinés politiques prennent leur essor. C'est d'ici qu'il va dire "Paris, à nous deux !"
Et pour commencer, il se distrait aux joies puériles de la première robe et ne se lasse pas de s'entendre appeler " Maître " par les gardiens de prison. Au reste, pour lui, il n'est au Barreau qu'une place à prendre, une seule qui donne des joies vives, en procurant la célébrité et c'est aux assises qu'il ira porter ses premières admirations.
Il rêve d'un grand procès criminel. La salle est pleine à craquer. On fait la queue toute la matinée et l'on se bat aux portes. Les journaux, depuis un mois, annoncent l'affaire sensationnelle et, déjà par deux fois, ils ont publié la photographie de l'assassin et celle de son défenseur.
Les plus jolies femmes de Paris ont envahi le prétoire. Le Palais haletant est accouru, les journalistes se pressent sur leur banc. Le Président scrute et l'avocat général tonne. Mais c'est en vain, car soudain un grand silence se fait.
Il s'est levé, d'un geste il a balayé l'accusation, d'un mot cloué le Président sur son siège, d'un sanglot arraché des larmes aux jurés, et, dans l'émotion générale et un enthousiasme délirant emporté l'acquittement... Puis, il tombe épuisé, l'accusé reconnaissant l'embrasse, la foule trépigne.
Ou bien son imagination le porte vers un grand procès politique. Il est le défenseur de la liberté violée, du droit outragé. Dans le prétoire, sa parole retentit pour flageller le pouvoir. Alors la magistrature se terre. Le représentant du Ministère public sécroule, la salle acclame le nouveau Brutus et, dans la rue, une foule énorme le porte en triomphe, cependant que le gouvernement épouvanté délibère... Et son nom vole de bouche en bouche.
Trente ans. Le jeune homme est devenu un homme jeune. En fait daffaires sensationnelles, il na récolté jusqua présent que des affaires dassistance judiciaire, dont la plupart concernaient dobscurs accidents de travail et de mesquines escroqueries. Il a bien plaidé aux assises, mais la première fois, ça a été dans une affaire de faux-monnayeurs où il a figuré avec treize autres de ses confrères, et la seconde dans uneaffaire dinfanticide qui aurait peut-être fait quelque bruit si elle ne sétait déroulée à huis clos.
Il sest présenté à la conférence, a cherché un patron, a reçu du hasard le dieu de la profession, car tout vient de lui et retourne à lui - quelques causes modestes, et il réalise que le Barreau est une profession noble, libérale, et souvent émouvante sans doute, mais cette profession tout de même, est un peu encombrée.
Il a maintenant trente-cinq ans. Il ne rêve plus du tout des assises, de succès oratoires. a laissé son romantisme dans les plis de sa robe. Parlez-moi d'un bon cabinet d'affaires, sérieux, grave, bien achalandé, de quelques agréables divorces, de quelques bons procès en contrefaçon, de quelques solides instances au tribunal de commerce !
Cela n'est pas glorieux, ni très drôle, mais c'est d'un bon rendement! Allons, mettons les vieux rêves avec les vieilles lunes, et songeons désormais à ces sages audiences civiles, vers lesquelles on voit se diriger tous les jours les bâtonniers ployant sous le faix de leurs dossiers et annonçant glorieusement au Président qui s'enquiert de la durée probable de la plaidoirie:
- Toute l'audience, monsieur le Président !!!
Quarante ans. Les jours de nostalgie. L'avocat sourit mélancoliquement à ses ambitions passées et les juge bien naïves. En fait de gloire, peut-être que plus tard, dans dix ans une petite "indication" au Conseil de l'Ordre... Mais on verra; ne soyons pas trop impatient et surtout n'effrayons personne...
Quarante-cinq ans. Quoi, quarante-cinq ans, déjà! Mais oui, mon Dieu! Ah, qu'il est loin le jour où, sous les regards attendris de ses père et mère accourus, il avait noué maladroitement autour de son cou le premier rabat et d'une voix encore timide prononcé le serment solennel!... Et comme il se sent loin aussi hélas! de tous ces désirs qu'il avait orgueilleusement nourris! ... Qu'importe, plaidons!
Plaidons d'ailleurs le moins possible. Car cet avocat qui ambitionnait autrefois de trouver en rentrant chez lui le salon plein de visiteurs et de plaideurs tous les jours, a découvert que la qualité des causes vaut mieux que leur quantité et que cinq grosses affaires dans une année seraient une habitude bien agréable...
Cinquante ans. Des cheveux gris. Les jours d'élection au Conseil de l'Ordre, il arrête au passage quelques confrères: " Des amis m'ont demandé de me présenter... Oh! Je ne désire qu'une petite indication.., pour l'année prochaine par exemple."
C'est devenu chez lui une idée fixe. Il se voit membre du Conseil de l'Ordre, comme il se voyait vingt-cinq ans auparavant, grand avocat d'assises avec la même candeur touchante.
Il a un collaborateur. Son collaborateur est un jeune stagiaire qui fait avec ce patron ses premières armes : "A quoi rêvez-vous, mon enfant? " demande l'ancêtre.
L'enfant répond:
"D'être un grand avocat d'assises, de voir mon nom imprimé dans tous les journaux, voler sur toutes les bouches... "Pauvre garçon! dit mélancoliquement le patron.
Cinquante-cinq ans. Il vient d'échouer à nouveau aux élections. Décidément ses confrères ne veulent pas de lui. Que leur a-t-il donc fait? Les uns disent que c'est parce qu'il ne serre pas assez de mains. Les autres affirment qu'il n'a pas assez de talent. Mais la plupart prouvent par de nombreux exemples que cette objection n'a vraiment aucune valeur.
Et puis il meurt, à l'âge que vous voudrez, à l'âge où l'on meurt maintenant, c'est à dire entre soixante et soixante-cinq ans. Il meurt pas très riche, pas très connu, pas très heureux. La dame du vestiaire enlève de l'armoire le carton qui contenait sa toque et qui s'en va rejoindre les autres, au cimetière des cartons et des toques.
Et, à une audience, un avocat se présente à l'appel et dit : "Monsieur le Président, je demande une remise dans cette affaire : mon adversaire Maître X... vient de mourir." ""Tiens, X est mort " murmurent ses confrères qui assistent à l'appel. "Maître X... est mort? "répète le Président d'une voix indifférente." Alors, à quinzaine!... Monsieur l'huissier, appelez une autre affaire."
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